ARSENE LUPIN BANQUIER, opérette policière en trois actes, musique de Marcel Lattès, lyrics de Albert Willemetz et Charles-Louis Pothier, livret de Yves Mirande d’après Maurice Leblanc.

Mise en scène : Philippe Labonne, assisté de Thomas Gornet, direction musicale : Christophe Grapperon, orchestration : Thibault Perrine, scénographie : Florence Evrard, costumes : Elisabeth de Sauverzac, lumières : Philippe Lacombe, chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq, chef de chant : Nicolas Ducloux, avec : Léticia Giuffredi, Emmanuelle Goizé, Isabelle Mazin, Loïc Boissier, Gilles Bugeaud, Gilles Favreau, Thomas Gornet, Flannan Obé, Alain Trétout.

Production : Compagnie Les Brigands

 

Rien de plus difficile que de donner à l’image fantasmée d’un héros de roman l’apparence du réel.

Rien de plus délicat que d’avoir à choisir entre mille représentations possibles. Rien de plus décevant pour le lecteur – devenu spectateur – que de se voir imposer une icône qu’il ne reconnaît pas.

Quand il s’agit d’Arsène Lupin, la tâche s’annonce particulièrement ardue car il n’est pas un de nous qui n’ait ; enfouie dans quelque recoin de sa mémoire tel un de ces antiques grimoires oubliés, chers à l’auteur de l’aiguille creuse -, une vision très précise du physique et de la psychologie du gentleman-cambrioleur :

– Il est beau !

– Non ! Il a du charme

– Non ! Il est laid ! …

- – Il est l‘élégance incarnée !

– Non ! Il n’est que métamorphique ! Aristocrate un soir, il est usurier ou ramoneur le lendemain !…

– Il n’est qu’un voleur, certes plus habile que tous les autres mais bon …!

– Non ! Il est un justicier garant d’un indispensable rééquilibrage de l’ordre social !

– Il est de gauche !

– Ah non ! Il est de droite !

– Certainement pas ! Il est anarchiste !

– Il est en quête d’une certaine vérité humaniste !

– Non ! C’est un revanchard égoïste qui ne pense qu’à s’affranchir de ses origines

Etc … etc …

 

Maurice Leblanc – le géniteur –, en habile tacticien ne s’est bien évidemment jamais prononcé ; préférant, au fil des exploits de son héros de papier, bâtir pas à pas la légende et laisser le reste en pâture à ses lecteurs, ouvrant ainsi à l’infini le champ des possibles.

 

A n’en pas douter, Mirande et Willemetz, les librettistes de cet « Arsène Lupin, Banquier », injustement oublié, ont frappé fort. Associer en un titre « voleur » et « banquier », il fallait oser.

Ils l’ont fait parce qu’ils étaient condamnés à franchir une étape nouvelle dans la narration, comme ils le faisaient dans la forme en osant faire chanter – si l’on peut dire – Arsène Lupin, ses complices, ses conquêtes et les victimes de ses exactions.

Si l’on veut qu’une telle entreprise rencontre quelque écho, on se doit pour le moins d’amener sa pierre

à l’édifice !

Et au delà même de ce surprenant paradoxe plaçant notre cambrioleur au coeur même du système, les auteurs innovent en nous dévoilant une facette inconnue du Gentleman Cambrioleur : un Lupin sinon assagi – il garde intactes ses facultés de réaction, son incommensurable toupet et son goût pour l’action rondement menée -, du moins le découvre-t-on plus en marge, dans la réflexion plus que dans l’instinct, maîtrisant ses pulsions.

En un mot comme en cent : comme jamais de mémoire de lecteur on ne le vît.

Et la présence à ses côtés d’un successeur potentiel – Gontran -, encore gauche, maladroit et pour l’heure relégué aux tâches subalternes, mais pressé d’en découdre, ne fait qu’ajouter à cette

atmosphère de fin de règne.

Et si nous assistions, en témoins privilégiés que nous sommes, à la dernière aventure d’Arsène.

La der des der, soit, mais en musique !

Ainsi, Mirande et Willemetz réussissent à faire une synthèse des ingrédients et des thèmes éternels attachés aux exploits de Lupin, tout en renouvelant le genre.

Et notre envie se situera précisément à la croisée de ces chemins-là.

Nous tenterons de jouer avec la convention – les conventions – ou devrais-je dire plutôt l’imaginaire collectif. Est-il concevable que nous nous passions du fameux huit reflets, de la canne à pommeau, du frac somptueusement ajusté et du monocle ? Peut-être ou peut-être pas ! Tout résidera dans la manière dont nous utiliserons les signes, dont nous oserons nous servir du détournement et du second degré (voir plus si affinité). Car, ne l’oublions jamais, si les spéculateurs restent d’affreux jojos, les belles héroïnes ne sont au fond que de pauvres petites filles riches. Les masques tombent avec légèreté car Lupin ne s’appesantit jamais. Il passe, dérobe, rétablit quelques injustices et disparaît sans oublier de laisser sa carte. Il reste un poor lonesone gentleman cambrioleur, and a long long way from home …

Il nous paraît en revanche indispensable que ces jeux avec les stéréotypes prennent place en un espace épuré, quasi tragique, récusant tout réalisme. Un espace tragique coloré par la main d’un enfant. Car, s’il en est une, telle est la quête d’Arsène : réduire le monde en une improbable et naïve équation opposant les bons et les méchants !

Vilar disait de l’acteur : « Il y a les Princes et les Rois. » Arsène est un Prince. Il est aussi un Roi !

 

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MAURICE LEBLANC /
MARCEL LATTÈS
2007