LUCRÈCE BORGIA de Victor Hugo.

 

Adaptation, mise en scène et scénographie : Philippe Labonne, lumières : Franck Roncière,

création vidéo : Paul Eguisier et Philippe Labonne,

création graphique : Nadia Micault, confection costumes : Julien Silvereano,

construction décor : Alain Pinochet, avec : Frédéric Besse, Jean-Paul Daniel,

Nathalie Davoine, Paul Eguisier, Elise Hôte, Yann Karaquillo, Jean-François. Sirérol,

Production : Le Théâtre en Diagonale / Théâtre de l’union (CDN du limousin) Théâtre du Cloître (scène conventionnée de Bellac), La Fabrique (scène conventionnée de Guéret), Ministère de la Culture et de la Communication (DRAC Limousin), Conseil régional du Limousin, ville de Limoges.

 

 

Drame romantique, mélo flamboyant, fatras sentimentalo-historique ou scénario digne du répertoire de Grand Guignol : cette « Lucrèce » oscille entre ces pôles opposés et dans un même élan semble puiser sa force intrinsèque au coeur même de ces genres littéraires apparemment antagonistes.

Alors, on tente bien de résister, de fermer les yeux, de se boucher les oreilles, de se moquer des grosses ficelles… Rien n’y fait ! L’habileté méphistophélique du « Grand Victor » finit par nous forcer à tout voir, à tout entendre ! Et nous vendons notre âme au Diable ; et nous pleurons sur le cadavre de Lucrèce, abjecte tyran en jupon, parce qu’elle est la Mère, la Maman, la Mama de ce grand benêt de Gennaro.

Il n’est pas de féminin au mot « tyran » ; est-ce à penser qu’il n’est pas imaginable que la femme – engendreuse potentielle – s’abaisse à exercer un pouvoir opprimant – « A part peut-être Madame Thatcher » -.

Tuer le Père ? Baste ! Ma foi, s’il le faut ! Le fils peut bien assassiner son père. Le mâle assassine le mâle. Le matricide, lui, nous renvoie et nous renverra toujours à la matrice originelle, à cet instant où la Mère serre, pour la première fois sur son sein, l’enfant qu’elle vient de tirer de ses entrailles.

En un mot comme en cent : Gennaro commet l’irréparable, l’innommable, l’indicible…

Le choix n’a pourtant rien de cornélien : la mère ou les amis !

Après tout, les amis ne sont que des camarades de chambrée. On s’est, certes, rendu quelques services ; on s’est sauvé mutuellement la vie, on a juré à tour de bras, devant Dieu et tous les saints que l’on était et que l’on resterait à jamais frères du sang perdu sur le champ de bataille ; mais bon, de là à choisir les copains contre la mère ; ça fleure bon la loyauté de corps de garde !

On nous rétorquera qu’au moment où Gennaro commet l’irréparable, il ne sait pas que Lucrèce est sa mère. Peut-être… Peut-être pas !

Peut-être a-t-il depuis toujours senti battre à ses tempes le sang des Borgia.

Toujours est-il que le traumatisme de l’abandon obstrue en lui toute velléité de réflexion.

Il est le fruit des amours incestueuses de Lucrèce et de son frère Jean Borgia. Belles perspectives d’avenir. On ne peut guère être plus Borgia que lui.

 

Le héros – au sens éthymologique du terme : le demi-dieu, le personnage légendaire, l’idéal, le surhomme ou simplement la personne courageuse, faisant preuve d’abnégation – n’est pas celui qu’on croit. En dépit de ses déviances et de son odieux appétit politique, l’héroïne reste Lucrèce qui payera de sa mort l’amour insensé qu’elle porte à son fils.

L’ange perché sur son épaule droite prend sa revanche sur le démon :

« Tu es un monstre, soit ! Alors je te condamne à chérir ton fils plus que ta vie mais à ne jamais être aimée par lui. Plus que cela, tu périras de sa main ! ».

Cette fin misérable et tragique rachète sans conteste les horreurs de l’empoisonneuse, de la dévoyée, de l’incestueuse Lucrèce. Cela pourrait s’appeler « La Rédemption de Lucrèce ». Il était un être qu’elle aimait plus que tout : lui ne l’aimera que sous une forme fantasmée : le tableau ne correspondra jamais à la réalité.

 

L’une va au tombeau, en détruisant tout sur son passage, en une étourdissante danse de mort, mais en préservant sous son aile le fruit de ses entrailles comme un passeport censé l’absoudre. L’autre vivra, mais combien de temps encore, portant en lui le poids d’une hérédité monstrueuse. Borgia, il est. Borgia, il restera. La boucle est bouclée. Gennaro ne peut échapper à son destin (et voilà donc que pointe son nez, le fatum tragique).

 

Si le personnage de Lucrèce échappe aux conventions du genre – le monstre reste humain parce qu’il aime – celui de Gennaro, lui, est un archétype à l’extrême limite de la caricature : une silhouette sans relief, un héros batailleur de carton-pâte, un mercenaire à la solde de qui voudra, qui ne se pose aucune question et qui préfère dormir quand on parle politique.

Gennaro est un pantin désarticulé entre les mains du destin.

« Tu es heureux, lui dit Maffio, que t’importe ce qui se passe et ce qui s’est passé pourvu qu’il y ait toujours des hommes pour la guerre et des femmes pour le plaisir … ». Le portrait n’est pas flatteur. Et le pire, c’est que rien n’évoluera. Jusqu’au bout, Gennaro gardera cet entêtement naïf, cette vision binaire du monde qui l’entoure : les potes et les putes !.

Et si l’on creuse un peu, on ne trouve rien de plus si ce n’est évidemment le tatouage sur le coeur « A Maman pour la vie ».

« Dieu que vous êtes belle » sont les premiers mots que Gennaro adresse à sa mère sans savoir qu’elle est sa mère évidemment. Il ne voit en elle qu’un visage, qu’un corps, qu’une future conquête. A peine a-t-il retrouvé l’objet de sa quête éperdue qu’il ne pense qu’à une chose : la mettre dans son lit. Les chiens ne font pas des chats. La génétique joue contre lui : il est un Borgia.

Le titre de l’oeuvre est bien « Lucrèce Borgia » et non « Gennaro ». Le personnage de Gennaro n’est qu’un prétexte, un accessoire – certes indispensable – un révélateur de la prodigieuse personnalité kaléidoscopique de Lucrèce.

 

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VICTOR HUGO
2011